19 - L'importance d'avoir du souffle
Il ne m'aura même pas fallu attendre cinq minutes pour apprendre de quoi il s'agit.
Nous venons de monter les marches qui accèdent au tour des remparts à côté de la porte d'accès à la plage de l'Eventail, et je suis en train de faire admirer la grande plage à Maximilien, avec le Fort National juste en face de nous, quand Marguerite me pousse du coude et, se penchant vers moi, me chuchote :
- Autant que je te dise tout de suite, car si je te fais attendre, tu vas imaginer des choses extraordinaires!
- Vas-y! Je t'écoute!
- Eh! bien, Jérôme, il s'agit du défi qu'a lancé avant hier à papa l'entraîneur des Tritons, l'équipe de natation de la plage Bonsecours. Cette équipe de cadets défilait en braillant des chansons sans queues ni têtes autour de la piscine de la plage Bonsecours, et papa n'a pas pu s'empêcher de dire au moniteur : Vos garçon auraient intérêt à apprendre à chanter, soit dit sans vouloir vous vexer! Dans deux jours, la chorale des Petits Chanteurs à la Croix de Bronze, où se trouve mon fils, vient donner un concert à Saint-Malo, je vous engage à envoyer vos garçons les entendre. Après cela ils chanteront peut-être un peu mieux! Là, ils nous déchirent les tympans d'une façon très désagréable.
- Qu'est-ce qu'il a répondu, le moniteur?
- Il a pris la mouche. Il a dit à papa : Mes garçons ce ne sont pas des donneurs de sérénades, ce sont des athlètes. Ils n'ont pas de leçon à recevoir de gamins qui savent peut-être pousser la chansonnette, mais qui, question sport, doivent nager comme de vrais fer à repasser! Papa a dit : Qu'est-ce que vous en savez? Le moniteur s'est fâché : Parce que je m'en doute, c'est tout! Tout dans le larynx, rien dans les muscles! Papa : C'est à voir! L'autre : C'est tout vu! Qu'est-ce que vous pariez que mes cadets ridiculiseraient vos Petits Chanteurs s'ils risquaient un orteil dans ma piscine?
- Alors?
- Alors, papa a vu rouge! Il s'est écrié : A quatre heure, après demain, dans cette piscine, ils vous montreront de quoi ils sont capables, et vous verrez que même en nageant ils sont peut-être capables d'en remontrer à vos braillards de nageurs! Le moniteur : C'est un défi que vous nous lancez?
Papa : On peut le voir comme ça! Mais un défi amical, je m'empresse de vous le dire! J'ai été triton, moi aussi, il y a quelques années, et votre club, je l'aime bien!
- Comment ça a fini?
Marguerite sourit :
- C'est toi et les autres Petits Chanteurs qui allez nous apprendre tout à l'heure comment ça va finir!
- Non, je veux dire << Comment ça a fini, leur discussion? >>.
- Très bien! Ils se sont serré la main. Evidemment, leur échange de propos aigres-doux avait attiré du monde. Le correspondant d'Ouest France à Saint-Malo passait par là. Il a pris une photo de papa et du moniteur, a dit qu'il allait faire un papier là-dessus, et son article a paru ce matin. Une bonne publicité pour votre Concert de ce soir. A condition, évidemment, que vous ne vous ridiculisiez pas tout à l'heure, mais moi, j'ai bon espoir!
Camille et Marie s'exclament en choeur :
- Nous aussi! Vous allez sûrement bien vous en tirer!
Nous arrivons précisément à l'aplomb de la plage Bon Secours, et j'aperçois des jeunes, vraisemblablement les cadets du club des Tritons, en train de faire leur gymnastique dans l'enceinte du Club Mickey. Maximilien murmure :
- Ils sont en train de se chauffer pour tout à l'heure! Ils font ça sérieusement! Ton père nous a lancés dans une drôle d'aventure!
- Avec l'accord de l'abbé, je te fais remarquer! Si l'abbé avait dit non, papa aurait bien trouvé un prétexte pour annuler cette confrontation. Tiens, Maximilien, regarde plutôt cet îlot, devant nous! C'est le Grand Bé. Pour le moment, on y accède à pieds secs. Vois tous les touristes qui s'y promènent. Quand la mer va être haute, il sera isolé totalement entouré d'eau. Sur l'autre versant, est enterré Chateaubriand. Il a voulu poursuivre, sur cet îlot rocheux, un éternel dialogue avec la mer. C'est lui-même qui a dit cela, quand il a souhaité, avant de mourir, être enterré là!
- Et plus loin, au large?
- C'est l'île de Cézembre, dont je vous ai parlé dans le car. Là où s'est échouée la machine infernale de la marine anglaise.
Nous poursuivons notre tour de remparts. Je montre à Maximilien le môle qui s'avance dans la mer. Tous les bateaux passent à proximité de son extrémité quand ils entrent dans le port. Au delà, on aperçoit la baie de la Rance, la Côte, et la ville de Dinard. Puis on longe le port où se trouve amarré en ce moment le super voilier-école Le Belem. C'est d'ici que part la course du Rhum, mais en toute saison, de beaux voiliers y sont toujours amarrés.
Nous redescendons des remparts à la Porte Saint Vincent, allons chercher nos valises au bar de l'Univers, puis nous gagnons notre appartement intramuros où nous déposons nos affaires.
Maximilien se met au piano et joue une valse de Chopin.
Je suis heureux de retrouver ce cadre familier où je passe chaque année mes vacances, et où m'attachent déjà tant de souvenirs.
A quatre heures moins cinq, je montre à Maximilien le chenil où étaient enfermés autrefois les chiens du Guet, ces sauvages bouledogues qu'on lâchait à dix heures du soir autour des remparts, après avoir fermé les portes de la ville.
Maximilien demande :
- Ils étaient efficaces?
- Et comment! Un soir, un garçon de Saint Servan était venu voir sa fiancée qui habitait ici intramuros, c'est à dire à l'intérieur de la ville . A dix heures, Noguette a sonné....
- Noguette ?
- C'est la cloche qui, dans le clocher de la cathédrale, sonne rituellement à dix heures du soir!
- Elle a sonné, et alors?
- Le garçon a quand même voulu retourner chez lui, à Saint-Servan. Les chiens l'ont dévoré!
- Elle sonne toujours, cette cloche noguette?
- Chaque soir, à dix heures!
- Quand je l'entendrai sonner, je ne pourrai pas m'empêcher de frissonner, en pensant à cette triste histoire.
Je pose ma main sur son épaule :
- Ne sois pas aussi sensible, Maximilien! C'est une vieille histoire! Pense plutôt à ce qui nous attend maintenant.
A ce moment nous franchissons la porte Saint-Pierre, nous retrouvons l'abbé et tous les autres, et nous descendons ensemble vers la plage Bon Secours.
Papa y est déjà. Il nous présente au moniteur qui nous accueille avec un sourire jovial.
A quelques mètres, derrière lui, sont groupés les Tritons qui se poussent du coude en nous voyant arriver et qui nous observent avec un certain air de méfiance.
Nous allons vers eux, la main tendue, ce qui a pour effet de faire naître un sourire sur leurs visages jusque là un peu fermés. Leur attitude cesse d'être guindée et réservée, et en nous gratifiant de petites tapes amicales sur l'omoplate, ils nous entraînent vers les cabines où nous allons nous déshabiller.
je reconnais, parmi les Tritons, plusieurs de mes camarades de jeux des années passées, et, quand je sors de la cabine, vêtu de mon slip de bain, plusieurs s'exclament, en me sautant dessus et en me gratifiant de bourrades amicales :
- Dis donc, Jérôme, il est temps que ta tournée se termine! Regarde-moi ça, tu as l'air d'un vrai comprimé d'aspirine. Les sunlights des plateaux de télé, ça ne vaut quand même pas le bon soleil de Saint-Malo!
- Question bronzage, vous inquiétez pas, les gars, dans dix jours j'arrive ici pour tout le mois d'août, et en une semaine je vous aurai rattrapés.
Le sifflet du moniteur nous interrompt.
Sur son ordre, les Petits Chanteurs et les Tritons se massent en deux groupes de vingt cinq aux deux extrémités de la piscine. L'abbé est chargé de donner le départ.
Quand il lève le bras en brandissant un revolver, je repense au John Wayne de mon rêve. Il est en habit de clergyman, mais il a plutôt, avec sa haute stature, et ses allures de baroudeur, l'air du vieux cow-boy de légende. Du moins, c'est ainsi qu'il m'apparaît en cet instant. Il ne lui manque que le lasso au côté et le large chapeau de cuir sur la tête.
A chaque extrémité de la piscine, un Triton, un Petit Chanteur se font face, penchés au dessus de la surface liquide, bras étendus en arrière, corps à demi fléchi, les orteils recroquevillés sur le rebord de pierre du bassin, prêts à s'élancer.
Le coup part. Le Triton et le Petit Chanteur ont plongé en avant et, chacun fonce avec toute l'énergie dont il est capable.
Un reporter de télévision s'approche. Il a le brassard de FR3. Je ne l'avais pas remarqué, celui-là! Il ne manquait plus que lui.
Sa présence me donne des titillements dans les mollets. Je ne pars que le quatrième. j'ai le temps d'observer le comportement des premiers nageurs presque comme simple spectateur.
Denis, le premier des nôtres à avoir pris le départ, vient d'atteindre l'extrémité opposée de la piscine en même temps que le premier Triton atteignait l'endroit où nous sommes. D'un violent coup de talon, ce Triton vient de redémarrer dans le sens opposé, tandis que Denis nage comme un fou dans notre direction.
Question style, je dois reconnaître objectivement que celui du Triton est meilleurs. Crawl impeccable qui se répète comme un mécanisme bien huilé et qui dénote une bonne préparation. Notre Denis, lui, passe de la brasse au crawl, puis à la nage indienne sur le côté, puis revient au crawl, bref, un style un peu désordonné. Mais question efficacité, je suis étonné de voir que la nage de Denis s'avère finalement aussi rapide que le crawl impeccable du Triton, et c'est en même temps qu'ils atteignent l'extrémité de la piscine d'où ils sont partis.
Dès qu'ils ont touché la paroi de la main, les concurrents suivants plongent à leur tour.
Pendant l'aller et retour des deux premiers, le moniteur et l'abbé arpentaient les deux côtés opposés de la piscine, penchés en avant, restant chacun à la hauteur de leur nageur, et l'encourageant de la voix.
Le moniteur, de temps à autre, détournait les yeux de son poulain pour regarder comment Denis se comportait. Un instant très bref, il hochait la tête avec un air de commisération devant son absence de style, puis, très vite, il revenait à son Triton et son visage s'éclairait d'un sourire de triomphe.
Le deuxième des nôtres, c'est Benoît. Un style aussi décousu que celui de Denis, mais un battement de pieds tout à fait surprenant. Puissant comme l'hélice d'un hors bord, et qui le propulse en avant à une vitesse extraordinaire. Il atteint l'autre extrémité alors que le deuxième Triton n'est pas encore arrivé jusqu'à nous. De saisissement, le moniteur s'immobilise un instant, jambes écartées, les poings sur les hanches, au bord de la piscine. Il se penche en avant, comme pour voir si Benoit ne s'est pas accroché un petit moteur aux chevilles.
Benoit nous rejoint alors que le Triton n'est pas encore revenu à son point de départ. Maximilien s'élance à son tour. Pas de style, lui non plus, mais une nage efficace. L'écart se creuse un peu plus avec l'équipe adverse. Puis, c'est mon tour. Je fais tout pour que les autres ne nous rattrapent pas. Je donne tout ce que j'ai d'énergie pour que mon père, ma famille, l'abbé soient fiers de moi! Quand je gravis la petite échelle de fer, reprends pied sur le bord de la piscine et rejoins les miens groupés un peu plus loin, j'ai le coeur qui bat à grands coups, mille abeilles bourdonnent dans ma tête, et quand je me laisse tomber sur la serviette que Marguerite vient de déployer sur le sable pour moi, je reste, plié en deux, quelques minutes avant de retrouver ma respiration.
Au bout d'un moment, mon père pose sa main sur mon épaule :
- Retourne avec les autres, Jérôme, c'est bientôt fini. Bravo! Vous vous êtes bien défendus.
Je me lève et je regagne l'extrémité de la piscine.
J'ai les tempes encore un peu serrées, mais ma respiration a retrouvé son rythme normal.
Chez les Petits Chanteurs, c'est la grande euphorie.
Maximilien se penche vers moi :
- Deux longueurs de piscine d'avance qu'on est en train de leur mettre! Tu te rends compte!
Le moniteur est allé s'asseoir au pied du grand plongeoir et s'absorbe dans la lecture de fiches qu'il tient à la main.
L'abbé, lui, semble se désintéresser de Thibault, notre soprano, qui fait consciencieusement son aller-retour dans une brasse tout à fait orthodoxe et dans un temps qui nous permet de maintenir notre avance. Il s'offre le luxe d'encourager l'adversaire qui s'élance dans l'eau, tandis que Thibault, notre dernier concurrent, a, lui, déjà fini son parcours, et sort de l'eau sous les ovations du public qui se presse autour de la piscine.
L'abbé reste à la hauteur du dernier Triton tandis que celui-ci effectue son aller-retour solitaire. Il lui tend la main quand il sort de l'eau, en le félicitant de son style.
Puis il rejoint notre groupe, les yeux brillants de joie.
Le reporter de FR3 s'avance vers lui, tandis que le cameraman tourne autour d'eux avec une souplesse de félin :
- Content, Monsieur l'abbé?
- Comment ne le serait-on pas, Monsieur le journaliste? En plus, mes Petits Chanteurs ont eu l'occasion aujourd'hui de prendre une leçon de style avec ces jeunes Tritons qui nagent magnifiquement!
- Pourtant, question vitesse....
- Il n'y a pas que la vitesse qui compte, voyez vous! Le chanteur qui arrive le premier à la fin d'un morceau, est-il le meilleurs pour autant? Chacun de ces enfants a apporté aujourd'hui la démonstration de ses talents. Les uns, c'est la vitesse, les autres, c'est le style. Chacun a donné le meilleurs de lui-même, c'est l'essentiel. c'était le premier objectif de cette rencontre, à laquelle je suis heureux que mes Petits Chanteurs aient participé. Il y a d'ailleurs, parmi eux, un breton de Saint-Malo, Jérôme Le Dantec, qui va redevenir Triton dans quelques jours.
-Une dernière observation, monsieur L'abbé : On ne savait pas vos Petits Chanteurs aussi sportifs. Pour beaucoup ici, c'est une révélation.
- Savez-vous que Michel Jazy est leur entraîneur, et qu'il les aide à entretenir leur souffle?
- C'est important, le souffle, pour un Petit Chanteur?
- Cher Monsieur, c'est primordial! Un Petit Chanteur qui aurait les cordes vocales formidables, mais qui ne saurait pas respirer, serait comme un stradivarius sans archet : Comment savoir que l'on a à faire à un bon violon, si l'on est dans l'impossibilité d'en jouer!
Nous nous regardons, entre Petits Chanteurs, et redressons la taille. Une même pensée nous a traversé l'esprit : C'est quand mieux de s'entendre comparer à des stradivarius qu'à de vieux fonds de bouteille, comme l'autre jour à Lyon!