Je viens d'apercevoir sur la Croisette la vitrine d'un joallier belle et bien éclairée, mais à peu près vide de tout bijou à cette heure de la nuit, et je me souviens tout à coup du film dans lequel on assistait à un hold up dans cette bijouterie.
Y participait Lino Ventura et Alain Delon, et c'était André Falcon qui incarnait le bijoutier victime de ce hold up.
Mes souvenirs sont confus, mais j'entends nettement les coups de feu qui s'échangent.
Et voilà que j'entre moi-même dans l'action.
Je me jette à terre car un des bandits vient de prendre la fuite dans notre direction. Un policier a dégainé son arme, l'a mis en joue et tire.
La tête enfouie dans un massif de fleurs, j'entends la balle qui siffle au dessus de mes cheveux.
Un bandit s'écroule en râlant juste à côté de moi.
Je l'entends murmurer :
- Il m'a eu ! C'est la fin ! Ecoute, fiston...
Il n'a pas le temps d'achever. Sa main se crispe sur le gazon où il s'est affalé, puis s'ouvre comme une fleur et demeure inerte.
Je le secoue pour l'obliger à réagir. Peine perdue ! Il est mort. Un policier s'avance, se penche vers lui, le retourne pour voir son visage.
Stupeur ! C'est Alban !
Je ne peux me retenir de pousser un cri.
Le flic, rengainant son arme, me demande :
- Tu le connais ?
Je me relève et je hausse les épaules :
- Comment voudriez-vous que je le connaisse ? j'étais ici par hasard !
- C'est bon, alors, circule, et vous aussi, les autres gamins, circulez, ce n'est pas un spectacle pour vous !
Un moment après, nous remontons dans notre car pour gagner Juan les Pins où nous allons passer notre seconde nuit.
Comme je m'apprête à m'asseoir à ma place habituelle, près de Maximilien, je pousse machinalement une reconnaissance vers le fond du car, et là, qu'est-ce que je vois : Alban, gisant sur la banquette arrière, étendu sur le dos, une large plaie béante au front.
Je pousse un cri, mais curieusement il s'étrangle dans ma gorge et je me réveille.
Tous mes autres compagnons dorment calmement.
Je me lève sans bruit, saisis ma lampe électrique dans le filet car nous sommes dans la pénombre, avec tous ces rideaux fermés, et je gagne l'arrière du car.
Je braque le rayon de ma torche vers le fond.
Alban est tel que je viens de le voir, affalé sur la banquette arrière. Mais aucune plaie à la tête. Il dort du sommeil du juste.
Un objet jaune dépasse de sa poche de chemise. Je me penche pour mieux voir. C'est un manche d'un
rasoir en plastique, un de ces modèles jetables dont se sert l'abbé.
Un détail me fait sursauter : Alban a coupé ses moustaches.
Je regagne ma place, un peu intrigué. Je pense que ce détail va me relancer dans de nouvelles aventures. Mais non, c'est sur la plage tranquille de Saint-Malo que va se poursuivre le reste de ma nuit.
Entre ma petite soeur et mes petites cousines qui m'interrogent sur ma tournée et à qui je vais répondre invariablement :
- Vous êtes trop curieuses, ce ne sont pas des histoires pour les filles !
3 - Pierre Bellecours, tout le monde descend
Place Bellecour ! Tout le monde descend !
J'étais encore à Saint-Malo. Je m'apprêtais à sauter du grand plongeoir de la plage Bonsecours de la Cité Corsaire pour épater ma soeur et mes cousines groupées en bas, les yeux en l'air, quand Gontran vient me couper mes effets. Il gesticule comme un beau diable dans l'allée centrale, comme s'il voulait que tout le monde soit déjà descendu.
Pas possible, il doit y avoir une de ses fans qui l'attend dehors, une petites Lyonnaise que son contre-ut de l'an dernier a impressionnée. Il y en a, comme ça, je vous jure, qui s'emballent pour pas grand chose !
Mon pauvre Gontran, quand elle va s'apercevoir que ta voix est en pleine mue et que tu te contentes maintenant de vendre le programme, elle va déchanter, c'est sûr !
Je me lève à mon tour. Sans avoir l'air de rien, je jette un coup d'oeil derrière moi vers le fond du car.
Alban s'est aplati contre la portière, le haut du corps à demi- dissimulé derrière son rideau.
L'abbé claque des mains. Il est debout, à côté du chauffeur.
- Votre attention, s'il vous plaît ! Vous cessez de parler et vous m'écoutez ! J'ai dit aussi : Vous me regardez !
- L'abbé, vous l'aviez pas encore dit !
- Bon, maintenant, je l'ai dit ! ça vous va ? Jérôme, ne regarde pas dans toutes les directions comme ça ! C'est ici que ça se passe !
Ca n'a pas raté, l'abbé a bien vu quand je regardais vers l'arrière ! Je rectifie ma position, relève le menton et fixe notre aimé directeur avec un maximum de concentration, comme devait le faire un grognard écoutant les consignes de Napoléon avant la bataille d'Austerlitz !
- Quelques rappels de bon sens avant de descendre et de vous laisser vous éparpiller dans la nature ! C'est ce soir notre quatrième concert de la tournée ! Je compte sur vous pour me faire honneur !
- Comme hiers soir ?
- Les deux premiers soirs, vous avez été lamentables, vous en êtes convenu vous-même, vous chantiez aussi mal que les Petits Chanteurs de ....La charité m'empêche de vous le dire, mais vous devinez de qui je veux parlez....
A l'instant chacun de nous pense à deux ou trois noms et c'est ainsi, en un éclair, que l'annuaire de la fédération se met à défiler dans nos têtes. L'abbé continue :
...................................à suivre................................